Dimanche soir, 21h30. Vous avez cette envie tenace d’entreprendre qui vous ronge l’esprit, mais vous restez bloqué devant une page blanche. Vous attendez « l’idée de génie », l’étincelle disruptive qui n’existe nulle part ailleurs. Vous pensez que sans inventer un nouveau concept ou coder une application révolutionnaire, vous n’avez pas votre place parmi les chefs d’entreprise.
Lors de l’enregistrement de son épisode sur Renacast, Alexis Jubert a balayé cette illusion avec une formule d’une rare lucidité :
« Je ne suis pas un créatif, je suis un bâtisseur. »
Derrière ce constat sans fard se cache une réalité massivement occultée par la mythologie des startups : il n’est absolument pas nécessaire d’inventer quoi que ce soit pour devenir chef d’entreprise.
Acheter du temps plutôt que chercher une idée
Créer ex nihilo, c’est s’installer sur une ligne de départ sans filet. Il faut imaginer une offre, essuyer les plâtres du Product-Market Fit, brûler du capital pour acquérir de la notoriété et convaincre un premier client sceptique. C’est une traversée du désert où l’on confond souvent agitation opérationnelle et viabilité financière.
Reprendre une société relève d’une logique inverse. Vous n’achetez pas une idée : vous achetez du temps.
Vous prenez les commandes d’une mécanique déjà en mouvement :
- Un chiffre d’affaires éprouvé et un historique comptable tangible ;
- Une trésorerie visible et des lignes bancaires ouvertes ;
- Un portefeuille de clients récurrents et des relations fournisseurs assises ;
- Une équipe en place, gardienne d’un savoir-faire artisanal, technique ou industriel.
Les chiffres de l’INSEE et de Bpifrance le démontrent sans appel : le taux de pérennité à cinq ans d’une entreprise reprise oscille entre 70 % et 80 %, là où la création pure peine à dépasser la barre des 50 %.
Comme l’écrivait Isaac Newton dans sa correspondance avec Robert Hooke :
« Si j’ai vu plus loin, c’est en montant sur les épaules de géants. »
On n’a pas besoin de tailler la première pierre pour ériger une cathédrale. L’entrepreneur pragmatique peut choisir de consolider les fondations existantes, de rénover la toiture et d’y ajouter de nouveaux étages.
Le marché caché : la chasse aux pépites invisibles
L’exercice de la reprise obéit toutefois à une discipline d’initié. Comme le soulignait Alexis lors de notre échange, les belles entreprises ne se trouvent pas sur des sites de petites annonces grand public. Ce qui s’étale ouvertement sur les vitrines numériques masque souvent des fonds de commerce essoufflés, des conflits d’associés ou des dossiers rejetés par les spécialistes.
Une PME rentable, dotée de carnets de commandes pleins et de collaborateurs loyaux, ne crie jamais sur les toits qu’elle est en vente. Le cédant protège avant tout l’équilibre de son écosystème : la sérénité des équipes, la fidélité des clients et la bienveillance des partenaires bancaires. C’est la raison pour laquelle près de 70 % des transmissions d’entreprises se réalisent sur le « marché caché ».
Naviguer sur ce terrain exige de l’entregent, du relationnel direct et un travail de réseau minutieux :
- Le réseau du CRA (Cédants et Repreneurs d’Affaires) ;
- Les experts-comptables de terrain, premiers confidents des dirigeants ;
- Les chambres consulaires (CCI) et les cabinets de fusions-acquisitions régionaux ;
- L’écosystème de financement public (Bpifrance, réseaux d’initiatives locales et prêts d’honneur).
Auditer une cible a un coût : faire intervenir un auditeur financier et un avocat d’affaires pour décortiquer les bilans, les contentieux potentiels et les clauses contractuelles est indispensable. Ce coût n’est pas une charge superflue : c’est l’assurance vie du repreneur contre le passif caché.
De Bernard Tapie aux bâtisseurs du quotidien
Dans l’imaginaire français des années 1980, la figure du repreneur a longtemps été incarnée par les coups d’éclat médiatiques d’un Bernard Tapie. L’homme ne concevait ni les balances Terraillon, ni les piles Wonder, ni les voiliers Jeanneau : il repérait des marques endormies pour les redresser à grand renfort de restructurations financières et d’exposition télévisuelle.
Mais la réalité du bâtisseur contemporain est à l’opposé de ces coups de poker boursiers. Elle s’ancre dans le tissu des territoires, là où des dizaines de milliers de patrons de PME et de PMI partent chaque année à la retraite sans successeur familial.
Pour relever ce défi, le repreneur doit délaisser l’ego du créateur pour endosser l’humilité du chef d’orchestre. Comme le rappelait le père du management moderne, Peter Drucker :
« La plupart des dirigeants passent leur temps à essayer de résoudre des problèmes créés par d’autres, au lieu de capitaliser sur les opportunités. »
Le premier choc de la reprise n’est ni financier ni juridique : il est humain. Il consiste à écouter les compagnons et les techniciens d’atelier qui maîtrisent l’outil mieux que vous, à respecter l’histoire de la maison avant d’y injecter de nouveaux process, et à mériter la confiance du cédant qui vous confie souvent l’œuvre d’une vie entière.
L’exercice du dimanche : Le crash-test « Créateur vs Bâtisseur » (15 minutes)
Si vous hésitez encore à franchir le pas, prenez une feuille blanche et répondez en toute franchise à ces trois questions :
- Le test du moteur : Préférez-vous passer deux ans à imaginer un moteur sans certitude qu’il tourne un jour, ou prendre le volant d’un véhicule qui roule déjà à 80 km/h pour en optimiser la trajectoire ?
- L’inventaire de vos compétences réelles : Êtes-vous doué pour l’évangélisation abstraite d’un besoin qui n’existe pas encore, ou pour la structuration, le management, la négociation et l’organisation concrète ?
- L’exploration du marché caché : Cette semaine, engagez une action concrète : prenez contact avec un expert-comptable ou le délégué local d’un réseau de transmission (CRA, CCI) pour simplement demander : « Quels sont les secteurs où les dirigeants préparent leur départ sans repreneur identifié ? »
Changer de perspective
Si vous ressentez l’envie d’entreprendre, de fédérer et de piloter un projet économique, arrêtez de culpabiliser parce que vous n’avez pas inventé la prochaine licorne technologique.
L’économie réelle ne repose pas uniquement sur des concepts abstraits. Elle a un besoin vital de femmes et d’hommes de terrain, capables de préserver le savoir-faire existant et de lui donner un nouvel élan.
L’épisode complet avec Alexis Jubert sera diffusé très prochainement sur Renacast. Nous y décortiquerons l’envers du décor de son parcours : des négociations bancaires au montage juridique, jusqu’à ses premières heures passées au milieu des équipes.
